— Tribune

La flotte de Neptune

Par le capitaine Paul Watson

J’ai grandi dans un village de pêcheurs de l’Est du Canada, où j’ai pu constater l’appauvrissement continu de la biodiversité. Instinctivement, je comprenais déjà ce que je sais aujourd’hui être une vérité absolue : si l’océan meurt, nous mourrons avec lui ! J’ai pris conscience de cela très jeune, et à 18 ans, je suis devenu le plus jeune membre fondateur de Greenpeace.

En 1975, alors que l’organisation menait sa première campagne de sauvetage des baleines, j’ai vécu une expérience qui a bouleversé le cours de ma vie. J’étais à bord d’un petit bateau lorsque, juste à côté de moi, un grand cachalot blessé par un harpon s’est élevé hors de l’eau. J’ai alors vu dans son regard qu’il avait compris que je ne cherchais pas à le chasser, mais à le protéger. Dans un dernier effort, il est retombé en arrière avant de sombrer sous la surface et de mourir, son œil noir disparaissant dans la mer d’encre. Il aurait pu me tuer en retombant sur l’embarcation, mais il a choisi de ne pas le faire… Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais j’ai eu le sentiment qu’il avait pitié de nous, et me suis demandé pourquoi est-ce que nous, les humains, les chassions. La flotte de baleiniers soviétiques contre laquelle nous luttions ne les tuait pas pour leur viande, mais pour leur huile. Le spermaceti, ou blanc de baleine est en effet très prisé : il sert notamment de lubrifiant pour certaines machines high-tech et en particulier pour les missiles balistiques intercontinentaux. Je me revois, assis, cerné par cette flotte de baleiniers soviétiques, à regarder le soleil se coucher. J’ai pris conscience que des hommes avaient l’intention de tuer ces êtres incroyablement intelligents, sensibles, conscients de leur subjectivité et capables de s’organiser socialement, et cela dans le seul but de produire des armes destinées à l’extermination d’autres hommes. Là, j’ai soudain réalisé que les humains, en tant qu’espèce, étaient fous et écologiquement déséquilibrés. Ce constat a changé le sens de ma vie.

Depuis ce jour, je me suis consacré à la défense de la vie marine. Je le fais uniquement pour eux, pas pour nous. Partant, toute critique à l’encontre de nos actions n’a pour moi aucune pertinence : ce que je fais, je ne le fais pas pour les humains, mais bien pour les autres, les non-humains.

Cet incident m’a mené à fonder Sea Shepherd en 1977.

Quatre décennies d’actes militants ont suivi, avec l’incroyable satisfaction de savoir que des milliers de baleines et de tortues, des dizaines de milliers de phoques et d’oiseaux marins et des millions de poissons nagent toujours dans la mer grâce à nos interventions.

C’est l’émotion que j’ai pu apercevoir dans l’œil de cette baleine mourante qui a conduit à la constitution de notre petite flotte. Dix bateaux sont aujourd’hui déployés sur tous les océans : trois d’entre eux luttent contre le braconnage au large des côtes de l’Afrique de l’Ouest, un autre protège les dauphins de la mer Baltique. Un navire défend les thons rouges des côtes libyennes, un autre les saumons de la côte ouest du Canada, un autre encore lutte contre le braconnage des requins le long de la côte est de l’Afrique. Un bateau protège la Grande barrière de corail d’Australie, un autre encore travaille sur des projets de conservation de la biodiversité au Cap-Vert. Le dernier veille à la préservation des marsouins du Pacifique dans la mer de Cortés, au Mexique.

Nous avons entrepris et mené à bien des centaines de campagnes militantes, et nous donnons la possibilité à des personnes passionnées venues du monde entier de faire preuve d’imagination et de courage en s’engageant dans des actions directes.

Notre message est simple. Nous ne pouvons pas nous reposer sur nos gouvernements pour endiguer les menaces qui planent sur les espèces marines et terrestres. Ces mêmes gouvernements causent des problèmes. Seuls des individus passionnés et engagés peuvent changer le monde. Nos bateaux ont pour équipage des centaines de volontaires de tous les continents, des hommes et de femmes d’horizons et de cultures différents, qui ne reculent ni devant les menaces ni devant les combats paraissant perdus d’avance. Nous partageons tous la conviction que c’est par l’impossible qu’il faut répondre aux problèmes apparemment insolubles, et ce pour la plus grande de toutes les causes : nous sauver de nous-mêmes.

184 pages
Broché – Bandeau poster
ISBN : 979-1-0965542-3-2

19 €

Playlist Mer

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Au sommaire

Gilles Boeuf sur la biologie marine, Magali Reghezza-Zitt sur la territorialisation des mers, Cyrille Poirier-Coutansais sur la géopolitique des océans, Michel Desjoyeaux sur la course au large, mais aussi archéologie sous-marine avec Franca Cibecchini, mythes et légendes maritimes avec Agnès Carayon, ou plongeon sous la surface des flots en compagnie de François Sarano, requins blancs et cachalots, portrait d’Alexandra David-Néel par Olivier Weber, entretiens avec Vandana Shiva, Michel Le Bris, ou encore Fabienne Verdier, la découverte de l’Orient en couleur avec les autochromes de Gervais-Courtellemont, une lettre de Victor Segalen dans les montagnes chinoises, des planches naturalistes de champignons, un portfolio de Clément Cogitore, une histoire de Palmyre, les voyages du café depuis l’Abyssinie, une carte des migrations aztèques…

Cyrille P. Coutansais, directeur de recherches au CESM

De l’appel du grand large à la peur de l’inconnu, la relation des sociétés humaines à l’océan a souvent été nourrie d’ambivalence, oscillant entre appréhension et fascination. Cette relation complexe va nourrir de formidables épopées maritimes, de l’exploration du Pacifique par les Polynésiens à la domination des mers par la Royal Navy. Et aujourd’hui comme hier, la mer s’offre toujours comme un espace d’aventure hors norme.

Gilles Boeuf, biologiste

Au-delà des enjeux géopolitiques concernant le découpage territorial des zones de haute mer, l’océan est aux yeux des océanographes une entité une et indivisible, à l’origine de la vie sur terre. L’interaction entre l’homme et l’océan se révèle pourtant de plus en plus problématique : la montée du niveau de la mer, l’augmentation de l’acidité de l’océan, la perte de la biodiversité sont autant de symptômes témoignant d’un écosystème océanique mis en danger par les activités humaines.

Rencontre avec François Sarano, océanographe et plongeur

L’exploration comme mot d’ordre ! François Sarano découvre les merveilles de l’océan dans l’oeil d’un poulpe, se bat pour les requins et n’a de cesse de “se faire poisson parmi les poissons”. Pour Reliefs, il revient sur ses virées en soucoupe plongeante dans les profondeurs hypnotiques de l’océan, sur ses expéditions improbables aux côtés du commandant Cousteau et nous invite à admirer la diversité du vivant qu’il nous faut à tout prix préserver.

Découvrez l’ensemble de la gamme MER, second volet de la collection « Horizon » : trois carnets thématiques Notes & Lectures : Curiosités des mers, Astrolabe et Corail, ainsi que deux cartes Géographie Nostalgique : Ceylan et Circumnavigation de Magellan