À la faveur des grands programmes de relance du secteur astronautique civil des États-Unis, la question revient : pourquoi ne sommes-nous pas retournés sur la Lune depuis les années 1970 ? Interrogation bien légitime qui masque un arrière-fond lourd de représentations. Qui est ce « nous » ? Première victoire de plusieurs décennies d’« astroculture » : avoir réussi à bâtir l’idée d’une humanité commune, tout entière contenue dans une botte américaine posée sur la mer de la Tranquillité, le 20 juillet 1969… Un programme national à portée géopolitique mondiale est ainsi devenu, rétrospectivement, l’accomplissement de l’espèce humaine. Partant, on peut se demander comment, cinquante après Apollo, l’objectif lunaire est redevenu une nécessité incontestable. Je ne pose la question qu’à des fins rhétoriques : il faudrait, selon moi, en finir avec la conquête humaine de la Lune.
Depuis bientôt six décennies, les justifications au vol habité vers notre satellite ont des airs d’éternel retour. Les premiers zélotes de la colonisation de la Lune l’envisagent dès les années 1950 comme un poste avancé pour la guerre ; une candidate à l’exploitation des sous-sols ; une base de loisirs pour ultrariches ; et enfin, un territoire « libre » à occuper, prémisse à une « Planète B ». Décennie après décennie, les « space advocates » oeuvrent à consolider cette vision spéculative d’un astre à conquérir, économiquement, symboliquement et juridiquement. Dès la fin des années 1970, l’effort du lobby pro-Lune est considérable et dans les années suivantes, il obtient çà et là des raisons d’espérer : sous George Bush père (1981-1989), puis George Bush fils (2001-2009), des programmes lunaires sont lancés, puis retardés. La Lune reste à l’horizon mais il faudra attendre Donald Trump pour aligner les planètes budgétaires. Commence alors la saga du programme de retour, baptisé Artemis (d’après la soeur d’Apollon) : preuve, s’il en est, d’un épuisement de l’imaginaire étatsunien qui ne trouve, dans la décennie 2010, rien d’autre à concevoir que de rebooter la décennie 1960.
La conquête de la Lune est un mème. On pourra toujours souligner la spécificité d’Artemis (et son objectif annoncé à moyen terme, aller sur la Lune « pour y rester »), cela ne fera qu’alimenter le moulin des promesses dont la première s’énonce : « Cette fois, c’est différent. » Pourtant, des mines d’or lunaires du film Frau im Mond de Fritz Lang (1929) à la « ruée vers la Lune » de l’ingénieur Dennis Wingo dans son livre Moonrush (2004), sous-titré « Améliorer la vie sur Terre grâce aux ressources lunaires », en passant par les déclarations de l’establishment washingtonien comparant l’entreprise lunaire à la conquête de l’Ouest, c’est bien la même histoire qui se raconte. Elle se double d’un récit vengeur visant la Chine, désignée comme menace par Bill Nelson, administrateur de la NASA qui panique de voir Pékin s’arroger un territoire sélène et réactive les vieux réflexes de la guerre froide. Notons que la position diplomatique chinoise récuse l’idée d’une course à gagner contre les États-Unis : que les Chinois arrivent avant ou après les Américains, le drapeau rouge planté dans le régolithe restera une première incontestable.
Les dirigeants plus éclairés de France ou d’Europe pourraient en tirer quelques conclusions politiques de bon sens : ne pas participer à cette gabegie, laisser les puissances motivées s’en goberger et rompre avec des programmes spatiaux dévastateurs qui, s’ils avaient les moyens de leurs ambitions, finiraient par retourner le sol lunaire à grands coups d’excavatrices alors que la Terre brûle. Personnellement, je serais tenté de partager les préceptes d’un étrange pamphlet, « Fuck the Moon », censément trouvé en 2016 sur un banc de la gare Victoria à Londres et publié par le « Comité pour l’abolition de l’espace » (sic), création de l’essayiste Sam Kriss. On y lit une désagréable vérité qui, pour le coup, nous concerne vraiment tous : « La race humaine vivra et mourra sur ce rocher [la Terre]. Après notre départ, quelque chose d’autre prendra notre place. » Mieux encore : « Cette destinée nous convient. » Sans doute un meilleur point de vue pour penser l’espace et ramener l’industrie, astronautique et autre, à la seule urgence défendable : garder la Terre habitable.
Au sommaire :
Dossier Lunes : “Les mystères de la Lune” par Jean-Philippe Uzan, “Voyages lunaires : de la fiction à la réalité” par Roland Lehoucq, “Géopolitique en orbite” par Isabelle Sourbès-Verger, un entretien sur les satellites naturels du système solaire avec Alice Le Gall, extraits littéraires illustrés, infographies, conseils de lectures, de films, de musiques…
Hors dossier : correspondance, atlas, cartes géographiques anciennes, héros et héroïnes d’hier et aujourd’hui, un entretien avec Jean-Marc Landry, un aparté avec Mathias Bonneau, une petite histoire de la vige par Éric Birlouez, un portrait de Mary Anning par Valérie Chansigaud, trésors photographiques, récit et poème illustrés, agenda culturel…

Jean-Philippe Uzan,
Cosmologiste
Probablement née du gigantesque impact de la Terre et d’une planète de la taille de Mars, notre unique satellite cache sous l’évidence de sa présence et la régularité de ses cycles, scrutés de tous temps par l’humanité, bien d’autres qualités que celles de mère des marées et d’ordonnatrice des calendriers agricoles, religieux et culturels. En influant sur la circulation océanique et en stabilisant l’inclinaison de l’axe de la Terre, elle régule notre climat général, contribuant à rendre notre planète habitable.

Roland Lehoucq,
Astrophysicien
Rêvé et imaginé depuis l’Antiquité sans souci de plausibilité, romancé et lesté de technique et d’ingénierie au XIXe siècle, le voyage vers notre satellite a attendu la fin des années 1950 pour amorcer son décollage, chez Tintin comme dans la réalité. Mais, près de soixante ans après le premier pas de Neil Armstrong, a redémarré une course effrénée qui, sous les ambitions scientifiques affichées, témoigne plutôt des fantasmes des industries et de l’hybris des puissances.

Isabelle Sourbès-Verger,
Géographe, directrice de recherche émérite au CNRS
Événement majeur du XXe siècle et haut fait de l’histoire spatiale, la visite d’humains sur la Lune devrait se renouveler d’ici la fin de la décennie. Si c’est une première pour la Chine, les projets des États-Unis imposent une nouvelle donne. Présenté, au-delà du laboratoire international mis en avant par les Chinois, comme l’avant-poste d’une exploration plus lointaine, notre satellite naturel ferait ainsi partie d’un espace intégré Terre-Lune, sur fond d’exploitation industrielle et commerciale des ressources cosmiques. Face à ce destin annoncé, il serait bon de réfléchir aux conditions de sa protection.

Alice Le Gall,
Astrophysicienne
Pour la planétologue spécialiste des sols et sous-sols des satellites planétaires, cette famille d’objets célestes, qu’elle étudie notamment dans le cadre de nombreuses missions spatiales, fascine par sa prodigieuse diversité : origines, tailles, formes, rotations, orbites, volcanisme, glaces d’eau ou de méthane, océans souterrains ou dunes mouvantes, les centaines de lunes du système solaire nous en apprennent – et nous en cachent – au moins autant que les planètes autour desquelles elles tournent.


















